Action des Chrétiens pour l'Abolition de la Torture

Qu'est-ce que la torture ?

Définition d’après la convention de ‘ONU (1984):
Tout acte par lequel une souffrance physique ou psychologique est infligée intentionnellement à une personne.
Le fait, pour un représentant du pouvoir de l’Etat ou une personne assumant une fonction officielle, de participer de tels actes ou de les tolérer.
La pratique de la torture vise notamment les objectifs suivants:

- intimider et exercer une pression sur une personne et son entourage
- extorquer des déclarations ou des confessions, même fausses
- administrer un châtiment ( si la culpabilité de la personne torturée n’est pas prouvée ou que d’autres ont commis le délit)
- discriminer la personne
- détruire la personnalité

La torture vise surtout à faire taire, à terroriser. Elle se pratique dans le secret avec, pour seuls témoins, ceux qui en sont complices.
C’est pour cela qu’il est très difficile d’obtenir des preuves et des chiffres.
La torture peut être pratiquée ouvertement, comme moyen de terreur. Mais il n’est pas rare qu’elle soit considérée, par ceux qui la pratiquent, comme un simple moyen pour obtenir des informations. On ne torture pas, on "interroge".

De l’interrogatoire de routine, sans contrainte physique, à l’interrogatoire approfondi, toutes les techniques sont utilisées.
Des médecins, souvent impliqués dans ces processus, finissent par ne plus savoir s’ils soignent ou s’ils contribuent à la torture.
Certaines législations antiterroristes, telle celle du Royaume-Uni à l’égard des prisonniers supposés appartenir à l’IRA, considèrent même qu’un cadre médical rend acceptable l’usage de la torture.
Quant aux psychologues et psychiatres, ils conseillent les directions carcérales pour agir avec plus d’efficacité sur les psychismes: isolement, manipulations de la lumière, des rythmes physiologiques, de l’environnement affectif et sensoriel, administration de produits pharmacologiques, etc.

Au-delà d’un catalogue de violences physiques et psychiques, la torture met en scène un grand affrontement entre, d’une part, le pouvoir, l’Etat, l’appareil mis au service d’intérêts particuliers, et, d’autre part, ceux qui sont désignés comme devant être punis ou éliminés pour s’être rebellés contre ce pouvoir oppressif: avocats, syndicalistes, journalistes, médecins, militants des droits de l’homme mais aussi, parfois, étudiants ou simples passants égarés dans une manifestation....

Par le supplice "exemplaire" de ces rebelles, c’est la punition et la soumission de tous qui est visée. La torture devient ainsi un mode de gouvernement. L’ordre qui veut régner cherche à retirer à son adversaire la conscience de sa dignité et la fierté de son combat. Pire, le tortionnaire veut punir la victime de n’être pas dans le bon camp et la persuader qu’elle est elle-même coupable de ce qui lui arrive puisqu’elle n’a pas reconnu le bon droit des plus forts. L’ampleur de ce drame gangrène toute une société. Personne n’en sort indemne.

La torture et ses méthodes

- tolérer que règnent des conditions dégradantes dans les prisons et les lieux de détention
- exposer des personnes détenues à la soif, la faim, le froid et la chaleur
- les astreindre à un travail physique épuisant dans des conditions intolérables
- les soumettre à de mauvais traitements, tels que coups et électrochocs, torturer sous leurs yeux d’autres personnes, notamment des membres de leur famille
- immerger quelqu’un dans l’eau jusqu’à suffocation
- pendre des personnes par les genoux, les aisselles ou les poignets
- infliger des blessures - coupures, brûlures - et y verser des produits irritants amputer ou mutiler, souvent sans anesthésie
- infliger des violences sexuelles (abus, viol)
- administrer des médicaments qui provoquent la douleur ou l’anxiété et des modifications de la personnalité, priver les personnes de sommeil, les obliger à rester debout, immobiles, les priver de soins médicaux et de conseil juridique

Les tortionnaires

Les tortionnaires ne sont pas toujours des sadiques ou des fous. Ce sont souvent des gens "très ordinaires" que l’on manipule. Des témoignages d’anciens bourreaux ont permis d’analyser les quatre phases utilisées, dans toutes les écoles de torture (car, hélas, il en existe !), pour former un tortionnaire aux "techniques d’interrogatoire". D’abord, les candidats sont mis en valeur au moyen d’épreuves d’endurance et de force, ils ont des "qualités" de masculinité idéale, ils sont des "élus". Puis, ils doivent accomplir des actes inutiles ou humiliants détruisant toute idée d’humanité. Au cours de cette phase de destruction, les candidats sont obligés, pour ne pas sombrer dans l’anéantissement, de remanier leur structure psychique et d’intérioriser ces ordres, impératifs absolus et dépourvus de sens. On leur fait ensuite accomplir des épreuves difficiles mais non humiliantes dont la valeur repose à nouveau sur la dureté et la fierté. Pendant cette phase de reconstruction, ils en arrivent à mépriser les "non-initiés", exclus de la famille humaine. Enfin, une phase terminale lie les candidats par le secret et leur indique qu’ils sont maintenant au-dessus des lois. Ils peuvent participer alors, en tant que tortionnaire, à leur première séance de torture.

Les stigmates de la torture

Les lésions physiques apparentes, s’il en existe, finissent par guérir ou peuvent être attribuées à d’autres causes. Mais les torturés gardent d’autres séquelles physiques moins visibles: diminutions de l’audition et de l’acuité visuelle, maux de tête intenses et tenaces, syndromes articulaires et osseux, troubles de l’équilibre et difficultés pour marcher, problèmes sexuels... Tous ces symptômes demandent à être soignés pendant longtemps.

Quant aux lésions psychiques, elles sont parfois si graves que d’anciens torturés, longtemps après leur libération, se suicident: insécurité et crainte d’être épié, apathie ou agressivité, troubles du sommeil, de l’attention et de la mémoire, confusions spatio-temporelles, difficultés pour acquérir de nouvelles connaissances... Autant de lourdes séquelles mentales qui rendent très difficile la réadaptation sociale.

Enfin, certaines victimes de la torture souffrent d’une terrible perte de l’estime de soi, liée au sentiment d’avoir été manipulés, d’avoir prononcé des noms d’amis et d’avoir renié des valeurs auxquelles ils étaient attachés. Cette culpabilité est bien le but visé par la torture institutionnalisée: ne pas tuer mais transformer des hommes et des femmes en "morts à vie". Dans bien des pays, le viol des femmes est un moyen courant de torture. Selon un rapport de l’ONU (1995) il arrive, dans certains pays, que 85% des femmes détenues à titre provisoire par la police fassent l’objet de violences sexuelles.

Multiples sont les raisons pour lesquelles la torture peut être utilisée. Mais multiples également sont les responsabilités des hommes quant à cette utilisation.

Qui mettre dans le box des accusés? Le bourreau de base, ses chefs ou les chefs des chefs ? Quelle responsabilité attribuer aux fonctionnaires de police qui cachent leurs pratiques alors même qu’ils sont conscients d’enfreindre les lois internationales ? Quelle responsabilité attribuer aux "garants du droit" qui prétendent ne pas "faire de politique", aux détenteurs des moyens d’information qui se résignent à l’autocensure ou qui ne veulent pas savoir ou encore aux responsables de la chose publique qui se taisent par opportunisme ou qui n’ont pas lutté quand il était encore temps?

Certes, il y a une différence entre les vrais criminels et les autres, mais les sanctions prises contre les seuls tortionnaires ne sont pas suffisantes. Les auteurs de cruautés doivent être punis et les gouvernements qui les protègent directement ou indirectement doivent être considérés comme complices. Si les diverses responsabilités individuelles ne sont pas démasquées, le pire se reproduit, tôt ou tard. Et «le pire n’est pas que certains crimes soient pratiqués mais qu’ils soient acceptés et approuvés», écrivait Français Mauriac. Ne pas punir les tortionnaires, c’est encourager la torture.

Le prétexte de la Sécurité Nationale

«Je cherche à défendre la société contre ceux qui, au nom d’un idéal, s’arrogent le droit de tuer des innocents et des honnêtes citoyens», écrivait Sergio Fleury, chef des "Escadrons de la Mort" durant la dictature brésilienne.

C’est en effet souvent sous prétexte de ramener l’ordre dans leur pays ou d’instaurer un ordre nouveau que les dirigeants utilisent la torture. Et invariablement, c’est à un plus grand désordre qu’ils finissent par aboutir à un système d’exactions qui protège des polices parallèles, des milices privées et des hommes de main ; une administration soudoyée et qui ferme les yeux une justice bâillonnée...

Tortures et systèmes économiques

Un État n’est pas seulement responsable directement ou par complicité de la torture en tant que puissance administrative et policière. Il peut l’être aussi en organisant ou en tolérant un système d’oppression économique.

Qu’ils grattent la terre au fin fond de l’Amazonie ou fouillent les poubelles de Moscou, de Manille ou de Nouakchott, au total 450 millions d’êtres humains, dont 167 millions d’enfants (chiffres 1994) sont maintenus dans une misère absolue. Cette violence économique est-elle si éloignée de la torture ? En fait, une même réalité, l’injustice économique structurelle, engendre des politiques répressives différentes selon la place que l’on occupe la force brutale pour les paysans illettrés la prison, la torture et souvent la mort pour les syndicalistes, les avocats et les journalistes qui osent parler d’éthique sociale.

Quand les religions utilisent la torture

Inquisition, Dragonnades, Djihad... À certaines périodes de l’histoire, des religieux, assurés de détenir la vérité, ont utilisé ou toléré - et utilisent et tolèrent encore aujourd’hui - des pratiques contraires aux droits de l’Homme. Dans l’Europe médiévale, les Églises justifiaient le martyre des condamnés par la nécessité de purifier l’âme en châtiant le corps. Pendant l’Inquisition, il fallait arracher à l’erreur, au besoin par la torture, ceux qui appartenaient au "camp de Satan". Aujourd’hui, au Soudan, en Arabie Séoudite, en Iran et dans d’autres pays musulmans, flagellations, lapidations et amputations sont légalisées par la charia devenue norme de droit exclusive.

Pour une "noble" cause

La torture commise par des terroristes ou par des groupes voulant s’emparer du pouvoir n’est pas moins condamnable que la torture d’État. Un combat pour la libération nationale ou pour la justice sociale, contre l’oppression, perd toute crédibilité lorsqu’il accepte d’utiliser des méthodes cruelles et inhumaines. Une fin, aussi noble soit-elle, ne peut jamais justifier la torture dont l’emploi pervertit radicalement la cause au nom de laquelle elle serait employée.

La torture n’est pas inéluctable

La recherche de l’aveu dans un processus judiciaire peut aboutir à tolérer des pratiques tortionnaires. C’est pourquoi le rapporteur spécial chargé, depuis 1985, par la Commission des droits de l’Homme de l’ONU, d’examiner la question de la torture à travers le monde a fait, en 1995, une série de recommandations pour appliquer les textes internationaux. 

Il propose que les dépositions obtenues dans des lieux de détention secrets soient illégales et que les preuves obtenues lors d’interrogatoires non enregistrés soient irrecevables ; que les lieux de détention officiels soient inspectés régulièrement par des experts indépendants ; que des examens médicaux soient obligatoires au moment de l’arrestation et après tout transfert dans un autre lieu de détention ; qu’une enquête soit exigée à chaque fois qu’un décès intervient durant la garde à vue ou peu après la mise en liberté ; qu’une commission nationale indépendante soit créée pour recevoir les plaintes des victimes de torture, enquêter et engager des poursuites...

En s’attaquant ainsi aux conditions mêmes de la détention, ce sont les mécanismes et les structures protecteurs des tortionnaires qui disparaîtront.

Le rôle de l'opinion publique

Une opinion publique indifférente, voire consentante, facilite la pratique de la torture. Inversement, l’opinion publique peut être un puissant moyen d’action contre les États toujours soucieux de présenter d’eux une image "respectable".

L’opinion publique occidentale, sensibilisée et informée sur les réalités de la torture dans les années 70-80, au plus fort de la guerre froide, y semble aujourd’hui moins attentive. Combattre pour le respect des droits de l’Homme en Asie ou en Afrique peut sembler dérisoire quand, à sa porte, on meurt de faim et de froid. Mais l’indifférence peut masquer, parfois, d’inavouables raisons.

En parler, ça change quelque chose

Pillages, charniers, camps de concentration... Autant d’images que la télévision montre à longueur d’année et qui finissent par lasser: puisque l’on ne peut rien faire, il vaut mieux ne rien savoir. De même, si l’on voyage à l’étranger, ce n’est pas pour s’intéresser aux conditions de détention. Pourtant, prendre la parole contre la violence et l’injustice, c’est déjà briser le cercle vicieux de la torture. Les journalistes ne sont pas les seuls à pouvoir assumer cette responsabilité. Nous tous pouvons les aider à rester libres en refusant l’indifférence, le silence et le repli égoïste.

Pas de circonstances exceptionnelles

Des policiers confrontés au terrorisme ou des militaires chargés de combattre une guérilla légitiment l’emploi de "l’interrogatoire musclé" par la théorie du "moindre mal". Entre, d’une part, faire souffrir passagèrement un criminel pris sur le fait en venant à bout de son silence obstiné, et, d’autre part, laisser massacrer des innocents que l’on sauverait si, par les révélations de ce criminel, on arrivait à anéantir le réseau terroriste, il semble qu’il n’y ait pas à hésiter. L’engrenage est, hélas, bien connu. On torture d’abord un coupable certain, puis des suspects, puis leurs familles, leurs amis pour obtenir des indices, puis tout un groupe de population, enfin ceux qui prennent leur défense...

Si la théorie du "moindre mal" présente une efficacité à court terme, elle a pour conséquence de transformer en ennemis irréductibles de nombreuses personnes qui n’étaient peut-être au départ qu’indécises ou indifférentes. Ce ne sera plus à quelques poseurs de bombes que l’on aura affaire mais à des centaines. Certes, une société doit se défendre vigoureusement et punir les terroristes mais elle perd son âme, c’est à dire les raisons même de sa lutte, si elle se laisse aller à user de n’importe quels moyens. C’est ce qu’avait bien rappelé le "Document vert", diffusé en 1959, en pleine guerre d’Algérie, par l’aumônerie aux armées.

Écrire aux gouvernements est efficace

Certes, une lettre isolée n’a pas de poids. Mais lorsque des milliers de lettres sont envoyées simultanément, elles font pression sur les autorités politiques du pays concerné. C’est "l’effet goutte d’eau"! De plus, les ambassades de ce pays étant informées, elles sont obligées de rendre compte de l’opinion publique internationale à leur gouvernement. Ainsi, en écrivant le nom d’un torturé, on le protège puisque, connu sur la scène internationale, il sera plus difficile à faire disparaître. Aucun gouvernement ne peut, à long terme, ignorer sa "réputation" mondiale.

L’ « exemple» du Maroc

Longtemps, le bagne de Tazmamart fut tristement célèbre pour ses effroyables détentions au secret. Or le roi Hassan Il, soucieux de son image auprès des pays occidentaux, a fini par faire raser Tazmamart en 1995. L’année précédente, il avait fait libérer 400 prisonniers politiques... Un résultat encourageant pour les ONG (Organisations Non Gouvernementales) qui ont fait pression même s’il reste encore, malgré plusieurs déclarations officielles promettant leur libération, une soixantaine de prisonniers politiques dans les prisons de Kénitra et d‘Oukacha.

Il est possible d’abolir la torture

La torture n’est pas inéluctable. La Grèce ou le Portugal qui la pratiquaient il y a vingt ans ne la pratiquent plus aujourd’hui. De même, si le processus d’abolition de l’apartheid en Afrique du Sud reste incertain, le courage et la lucidité des responsables politiques ont permis de triompher de la discrimination raciale.

En fait, vouloir abolir la torture peut commencer par des gestes très simples, au coeur de chacune des structures professionnelles, sociales, familiales, où nous sommes placés: ne pas se mépriser soi-même ; ne pas diaboliser l’autre, même l’ennemi refuser la violence destructrice avoir le courage de s’opposer à l’inacceptable et oser le dire; exercer fermement sa responsabilité de citoyen auprès des autorités ou de ceux qui briguent le pouvoir...

Vouloir abolir la torture, c’est donc une décision à prendre et à reprendre chaque matin. La justesse d’un combat se juge souvent à l’attitude et à la vérité de ceux qui le mènent. Et quand on lutte contre la torture avec la force de la prière, on s’unit, par un lien de communion très fort, aux torturés de l’autre bout du monde.

 

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